retour à l'index

Tired.


Assis à la terrasse d’un café, je regarde un bout de papier plié très serré qui est en train de lentement se consumer dans le cendrier. En face de moi la fille regarde autour d’elle, elle tourne la tête de gauche à droite, observe les gens qui passent sur le trottoir et ceux qui sont installés aux tables alentours, cherchant manifestement un truc à dire histoire d’alimenter notre conversation, qui pour l’instant est pour le moins remarquable de platitude. Seulement sept phrases très chiantes en près de cinq minutes, je les ai comptées, je suis en train d’allumer une seconde clope avec l’allumette qui m’a servi à enflammer le morceau de papier, et j’ai déjà pratiquement terminé mon demi. Je suis en train de me dire que je ne vais pas en commander d’autre.

Lire la suite

Sucked.


Entre mes jambes, la tête de la fille opère un lent va et vient, de haut en bas, en suivant l’axe de ma queue. Je lui caresse les cheveux en regardant autour de moi, et mes réflexions concernant la manière dont elle a aménagé son appartement sont accompagnées de vagues bruits de succion. Elle me tripote les couilles de temps à autre, sans doute lorsqu’elle sent que mon attention s’en va loin, très loin de son canapé en nubuck rouge. C’est pas qu’elle suce mal, loin de là, c’est juste que j’ai l’esprit un peu encombré ces derniers temps. Non, je dirais même qu’elle suce très bien d’ailleurs. Elle est en quelque sorte l’archétype de la fille qui suce depuis qu’elle est adolescente, et qui ne sait faire quasiment que ça parce qu’on ne lui a jamais demandé autre chose. Pas particulièrement jolie, un visage quelconque, des cheveux fillasses et sans éclat, des petits yeux bleus enfoncés très profond, pas de maquillage, un corps bien fait mais qu’on devine pourtant ingrat, exigeant une surveillance de tous les instants et condamnant par avance tout laisser-aller : en passant dans la cuisine j’ai ouvert les placards, pas un seul pot de Nutella ou assimilé. Pas de biscuits. Pas de sodas au frigo. Pas de glaces au congélateur. Que des fruits, des légumes, des soupes et des gâteaux de régime. Tristement classique.

Cette fille, je l’imagine très bien au lycée : peu ou pas beaucoup d’amies, en tout cas pas des vraies, un physique qui n’a rien d’exceptionnel, des goûts vestimentaires banals, une intelligence supérieure qui s’éclipse derrière un manque de confiance en soi, des besoins sexuels émergeants et rien d’autre que des petits connards en rut en train de renifler son cul. Elle a pas besoin de m’en parler, tout ça je le sais déjà. La solitude qui ronge, le doute qui s’installe, les déceptions qui s’accumulent, coucher pour coucher en espérant quand même une vraie histoire, une vague tendance suicidaire de l’ordre du fantasme, un peu trop d’aigreur par moments, du désespoir par d’autres, et ainsi de suite. Son histoire n’a rien d’original. Les mecs avec qui elle devait sortir lui demandaient de sucer, alors elle le faisait, sans trop d’enthousiasme j’imagine. Après le lycée, la fac, et toujours les mêmes connards. Pareil pour la vie active quelques années plus tard. On le dit souvent mais les filles grandissent plus vite que les garçons : une bonne partie d’entre eux passeront toute leur vie sur leurs quinze ans, qu’ils portent une paire de Nike aux pieds ou une cravate autour du cou ils resteront globalement les mêmes. A présent elle a sa situation, un bon travail et son petit confort matériel mais elle sait qu’il lui manque encore et toujours l’essentiel ; elle a dû finir par se résigner à l’obtenir, tombant systématiquement sur les mêmes connards et reproduisant sans arrêt le même schéma, celui qui lui a probablement fait conclure que dans la vie on a pas toujours tout ce qu’on veut et qu’il vaut mieux faire avec. Les pulsions, les envies et le désir ça s’explique pas : ça creuse juste des trous qu’on essaye de combler tant bien que mal. Alors au bout du compte elle, elle est toujours-là et maintenant elle suce sans poser de question et sans qu’on lui demande quoi que ce soit, parce qu’elle sait que c’est ce qu’on attend d’elle. Pratique. C’est pas moi qui vais m’en plaindre après tout.

Il y a beaucoup de sortes de personnes différentes, mais dans l’absolu on peut toujours les ramener à deux catégories qui s’opposent : les pauvres et les riches, les cons et les pas cons, les doués et les pas doués, les baiseurs et les baisés. Ici en l’occurrence je dirais que cette fille fait partie des baisés. Moi aussi d’ailleurs, mais même au sein des baisés il existe une hiérarchie. Des scientifiques ont fait des expériences avec des rats : ils en mettent six dans une cage et regardent de quelle manière ils s’organisent, ils constatent que deux rats dominants émergent systématiquement du groupe et font chier les autres, leur volant leur nourriture et leur collant régulièrement des peignées ; les scientifiques ont alors eu l’idée de tenter l’expérience avec trois cages de six rats chacune, et puis d’en faire une dernière avec les six rats dominants issus desdites cages. Les six caïds se foutent sur la gueule un moment et puis très vite il y en a deux qui prennent le pouvoir. Les autres sont soit des faibles qui se font exploiter, soit des neutres qui résistent aux forts et arrivent à se démerder tout seuls. En reproduisant l’expérience avec les six rats les plus faibles on obtient encore une fois la même configuration : où qu’on aille, quoi qu’on fasse, il y aura toujours des baiseurs et des baisés parce que c’est dans l’ordre des choses. Il faut croire que la nature n’aime pas l’égalité, et qu’on est tous des rats.

Entre cette fille et moi un rapport de force du même type s’est instauré : on s’est mutuellement reconnu en tant que baisés, on a discuté de choses légères pendant un petit quart d’heure, on a apparemment décidé que je serai le baiseur et on est allé chez elle. Quelque part j’aimais bien sa conversation, concise et dense à la fois, l’essentiel en quelques mots bien choisis, une intelligence habilement et sciemment dissimulée, une aptitude bien rodée à rester saine d’esprit lui permettant certainement de survivre sans trop de remords, mais à présent ça doit faire trop longtemps qu’elle n’est plus habituée à parler d’elle, et encore moins d’être écoutée. Mes questions semblaient la déranger, elle me regardait en fronçant les sourcils, comme si je disais des choses totalement incongrues et déplacées, comme si je lui demandais de dire des mots qu’elle a fini par oublier à force de ne jamais les prononcer. J’ai pris ça pour de la résignation et j’ai trouvé ça dommage, très dommage. Je pense qu’elle aussi du coup, alors pour ne pas avoir à y songer et puis pour me faire fermer ma gueule, elle m’a baissé mon froc, m’a poussé dans son canapé et a commencé à me sucer. Maintenant j’en suis là, avec ses lèvres serrées autour de ma bite, sa langue et ses dents qui viennent par instants me titiller le gland, ses mains qui me caressent les couilles, c’est plutôt agréable et la dernière chose à laquelle je pense avant d’éjaculer longuement dans sa bouche, c’est que les baiseurs ne sont pas toujours ceux qu’on croit, et qu’il y a certaines victoires qu’on est le seul à savoir qu’on a remporté. Alors je décide de lui rendre la pareille, non pas par principe mais juste parce que j’en ai envie, et aussi parce que j’aime bien perdre face à plus fort que moi. De temps en temps, il faut savoir regarder la vérité en face.

Elle relève la tête et elle me sourit, je lui dis qu’elle est belle et pour une fois je le pense réellement.


Mais quand on t’a brisé, la vie est bien plus malaisée. [Les Cowboys Fringants]

Haunted.


On gagne tous à être connu. Je réponds oui sans doute, sans y croire un seul instant, et puis je tire une taffe sur ma clope. Elle dit : regarde-toi par exemple, tu pourrais facilement te faire publier. Moi je ne réponds rien, parce qu’à part lui demander d’où elle sort son « facilement » je ne vois franchement rien à redire à ça : elle n’est pas éditrice. Elle dit : et regarde-moi aussi, avec ma voix je pourrais certainement faire quelque chose. Là je me mets à fixer intensément un point quelconque du plafond parce que je crois que sans ça je vais éclater de rire. Le plafond est blanc. Plafond. Blanc. Bien. Je crache un peu de fumée. Je dis oui, certainement, presque à contrecœur. J’étais pas loin de déraper.

Lire la suite

Addicted.


Voilà un quart d’heure maintenant que le calepin est posé sur mes genoux, ouvert sur une double page blanche. Un quart d’heure que je mâchouille mon stylo en regardant le vent qui agite les arbres par la fenêtre. Journée grise, froide, dégueulasse. Les mots ne viennent pas. D’habitude ils sont déjà mûrs et attendent depuis un bon moment dans ma tête, disciplinés et ordonnés, que je les autorise à aller sagement prendre place sur les lignes de mon carnet. Mais là non, rien, cette fille reste plus facile à coucher sur un lit que sur du papier. J’ai pas envie de la salir. De toute façon j’ai rien pour la salir. Les seules choses qui me viennent à l’esprit sont des jolies choses, des souvenirs de bons moments, des instants de complicité. J’y avais encore pas songé comme ça avant aujourd’hui. C’est très inhabituel. Quelque part ça me perturbe. Pourtant j’ai mis fin à cette relation, comme j’ai mis fin à toutes les autres, et ça m’a pas fait grand chose de plus qu’à l’accoutumée. C’est juste maintenant que ça me tombe dessus. Je me surprends à griffonner une fleur dans la marge de mon calepin. Une rose. Je m’applique tout particulièrement sur les épines. Pointues. Acérées. Menaçantes. Ma rose semble bien ombrageuse. Elle promet d’atroces douleurs à la main qui tentera de l’enlever. Je ne comprends pas ce qui m’arrive. Cette fille, j’arrive pas à en écrire l’histoire. Elle ne veut pas que je lui fasse de mal. Elle ne veut pas sortir de ma tête. Elle veut y rester. Elle est bien la première. Une semaine que je ne l’ai pas revue. J’ai coupé les ponts, comme d’habitude. Je ne donne jamais d’explication, je me contente d’écrire quelques phrases pour moi sur mes carnets et d’oublier le reste pour mieux pouvoir me consacrer à autre chose. De temps en temps je relis. Ça ne me fait rien de particulier, je sais juste que j’ai besoin d’écrire ces choses-là. Ça fait une semaine déjà, et je me souviens encore du son de sa voix. Je me souviens de ses regards et de ses rires. Je me souviens de son odeur. J’ai encore l’impression de la sentir, là, sur mes mains. Mes mains se souviennent encore de la chaleur et des courbes de son corps, c’est pour ça qu’elles refusent d’écrire et de lui faire du mal. Mes mains sont des connes. Mes mains commencent à écrire le mot pute en lettres capitales, à le souligner plusieurs fois, à bien appuyer sur le stylo en repassant soigneusement la mine sur les lettres. Mes mains semblent oublier que tout à l’heure, elles ont rendez-vous. Avec une nouvelle fille. Nouveau corps, nouveaux regards, nouveaux sons, nouvelles odeurs, nouvelle feuille blanche à noircir. J’espère bien que cette fois-ci elles sauront détester tout ça comme elles savent si bien le faire. Je les laisse tracer une grande flèche qui relie le mot pute à la rose aux épines cruelles. C’est tout ce dont elles sont capables, et moi aussi. Pourtant c’est déjà beaucoup. Je ne sais pas ce que je veux exactement, ce que je recherche à travers tout ça, mais au moins je sais ce que je ne veux pas. Je me dis que c’est toujours ça de pris. Mes mains peuvent bien aller se faire foutre.

Je dois y aller : il est l’heure. Alors je décide d’en rester là et je referme mon calepin, j’écrase les larmes qui commençaient à bêtement rouler sur mes joues, je fourre quelques capotes dans la poche de ma veste et je sors de chez moi. Ce n’est qu’une fois dans la rue que je regrette de ne pas avoir pris mes gants, parce que mes mains sont toutes froides.


You must destroy all who you employ, to protect your last invention, work hard its destruction, ignore your good intention. You must ignore the wrong voice. Whose voice ? A peculiar choice well I'm sure, you and I can't remember. Living like a backwards trainwreck, trying to disguise the deceit, intrinsic in our step, when love's got us by the neck, why can't we just surrender ? [Joseph Arthur]

Fucked.


Le serveur m’a apporté un demi avec beaucoup trop de mousse. J’ai l’impression de me faire enfler et j’aime pas ça. En face de moi la fille commence à siroter son martini blanc en jetant des petits coups d’œil autour d’elle. On a pas grand chose à se dire, alors on ne parle pas beaucoup. J’ai choisi ce troquet à cause de sa terrasse aux abords d’une rue assez fréquentée, avec une bonne vue sur les culs qui passent parce que ça occupe toujours l’esprit quand on a justement rien à dire, et elle semble apprécier l’attention. C’est notre première rencontre, décidée à l’issue de trois ou quatre soirées passées à discuter ensemble sur le net. De cul, de nos petites vies, de cul, de nos emplois respectifs, de cul, de nos loisirs, et de cul. Surtout de cul en somme, comme le veut la règle. Après tout internet sert à ça. J’ai remarqué que le premier vrai rendez-vous met toujours un peu de temps à démarrer, parce que chacun se jauge, s’évalue, cherche où poser ses marques et où se trouve l’éventuelle arnaque. Je l’observe attentivement. Elle est plus jolie que sur ses photos, et c’est rare. Sa voix m’est relativement supportable, ce qui est également rare, pratiquement elle me plait alors je lui pose quelques questions dont je n’écoute pas nécessairement les réponses tout en me demandant si d’aventure elle crie pendant l’amour. Ses seins semblent moins gros que ce qu’elle en disait et ça c’est pas rare du tout par contre. Là encore j’ai l’impression de me faire enfler. Ça commence à faire beaucoup mine de rien.

Elle me demande si j’ai souvent rencontré des filles d’internet. Je mens. On se tait. Je suis en train de mentalement peser le pour et le contre, tout en avalant une gorgée de bière. Elle semble faire la même chose de son côté. Elle aussi doit se dire qu’après ce verre on va aller chez moi, qu’on va se désaper en silence et qu’on va baiser le plus bruyamment possible, et puis qu’ensuite on va rester nus côte à côte à nouveau en silence, cogitant à nos dualités respectives, s’interrogeant chacun à notre manière sur la vacuité de nos existences. Sans doute qu’après on rebaisera et elle doit se dire que la seconde fois sera déjà moins bien que la première, qu’on ira prendre une douche ensemble et que je l’emmènerai au restaurant sur les coups de 21h00, qu’ensuite on rentrera chez moi et qu’on ouvrira une bonne bouteille qu’on videra en parlant peu, qu’on ira se coucher et qu’on baisera une troisième fois mais dans le noir cette fois-ci, pour pouvoir rêver un peu et penser à quelqu’un d’autre, quelqu’un de mieux, et alors nos baisers seront encore plus faux que les précédents, tellement faux qu’après on essaiera de s’endormir le plus vite possible, dos contre dos, en espérant ne penser à rien, ou alors si peu. Elle doit se dire qu’enfin demain matin quand on se réveillera on sera toujours dos à dos, qu’on aura dormi chacun de notre côté comme si on avait passé la nuit tout seul dans un lit vide, qu’on ne se dira pratiquement rien parce que la nuit cette pute porte toujours conseil même quand on ne lui demande rien, qu’elle ira prendre une douche toute seule et s’en ira avant le petit déjeuner, et ça l’étonnera de se trouver tellement pressée de retourner à sa petite vie à laquelle elle avait pourtant cru échapper, même temporairement, en venant passer une soirée avec un inconnu croisé sur le net, elle essaiera d’oublier qu’elle s’était imaginé un certain nombre de choses, que ces choses sont définitivement fausses et destinées à rester des fantasmes, qu’on ne change pas sa vie comme ça en une seule soirée, qu’on y met pas de passion aussi aisément qu’on le voudrait, et puis qu’on ne change jamais rien de toute façon, qu’on reste seul quoi qu’on en dise, qu’on coure après des chimères, qu’on espère bêtement pouvoir devenir heureux, ou alors moins malheureux, et qu’on s’attend toujours à y arriver au travers des autres parce qu’on est soi-même désespérément lâche, elle essaiera d’oublier qu’elle y a cru, et à ce moment-là elle réussira à se convaincre qu’au fond d’elle-même elle n’y croyait pas réellement finalement, qu’elle avait raison depuis le début en fait, qu’elle ne croyait pas que moi ou que qui que ce soit d’autre ne puisse changer quoi ce soit, elle se forcera à oublier qu’elle a placé un minimum d’espoir en moi, un minimum d’espoir sur sa capacité à être heureuse, elle se forcera à oublier, elle y arrivera, et pourtant en cet instant elle sait déjà que d’ici quelques semaines elle recommencera tout depuis le départ, exactement de la même manière que moi je recommencerai de mon côté.

Voilà à quoi elle doit penser juste en ce moment tandis que moi je termine mon demi, et je sais qu’elle y pense parce que moi aussi j’y ai pensé, pensé tellement de fois que maintenant je commence à connaître par cœur le cheminement de ce petit raisonnement vicieux qui vous jette sans raison sur cette cruelle route en forme d’aller-retour qui n’a pourtant aucune autre destination que son propre point de départ. Oui, je sais qu’elle pense à tout ça parce que c’est aussi ce que je suis en train de penser. Nos conclusions respectives sont certainement les mêmes. On apprend qu’on est interchangeables, qu’on est tous plus ou moins pareils, que se sont exactement les mêmes conneries qui tourmentent nos misérables consciences, et, en fin de compte, on découvre qu’on a pas tant de secrets que ça, ni pour soi ni pour les autres. On se rend compte qu’on se fait enfler, qu’on se fera toujours enfler quoi qu’on y fasse, et on en arrive à se dire que finalement c’est aussi bien comme ça. Parce qu’être heureux oui, mais pourquoi faire après tout ?

Je pose mon verre sur la table et je regarde la fille qui me regarde la regarder. Elle aussi a terminé son verre et sa petite cogitation existentielle. Je ne saurais même pas dire si elle me sourit. Je demande : bon, on va baiser ?
Elle dit oui.
On se lève.
J’espère qu’au moins elle crie.


Elle passe ses soirées à niaiser sur internet, avec des paumés qui lui verront jamais la bête. Elle parle un petit peu d’elle, du monde et parfois même de cul, à ces chums virtuels qui resteront des inconnus. Je l’ai rencontrée une soirée où j’étais un peu blasé. [Les Cowboys fringants]

Bleached.


Il y a un peu de lumière de l’extérieur, cette clarté de fin de nuit, qui filtre au travers des rideaux de la chambre. Je m’assois au bord du lit et je commence à réunir mes affaires. Je ne retrouve pas mon caleçon, alors je décide de le lui laisser en souvenir. De toute manière j’ai cinq ou six fois le même. Je sens son corps remuer derrière moi. S’agiter vaguement dans ses draps. Je me demande si au moins elle est belle quand elle dort. Je me retourne vers elle. Dans la pénombre je distingue à peine son visage enfoui dans l’oreiller, alors je prends mes affaires sous le bras et sors de la chambre aussi silencieusement que je peux. Je me rhabille vite fait dans le salon. Je me dis que je vais prendre une douche en arrivant chez moi. Je récupère mes clopes et mon briquet sur la table basse, j’enfile ma veste, je finis mon verre de vodka de la veille et passe la porte d’entrée sans un bruit. Dans les escaliers je me visse les écouteurs de mon baladeur sur les oreilles. System of a Down, Needles. Pourquoi pas après tout. Sur le parking embrumé le jour commence à peine à se lever. J’ai un sacré bout de chemin à marcher avant d’être chez moi. Quelque part c’est pas plus mal, juste se contenter de mettre un pied devant l’autre ça laisse le temps de réfléchir. J’allume une clope en me demandant où exactement se situe la frontière entre le désir et le besoin. J’ai lu quelque part que le désir c’est jamais autre chose que ce qu’on veut sans vraiment en avoir besoin, tandis que le besoin c’est ce qui est nécessaire sans être forcément désiré. Superflu contre nécessité. Je me surprends à me demander une nouvelle fois si elle est belle lorsqu’elle dort. Je commence à marcher en me disant que le jour ne sera pas encore complètement levé que j’aurai déjà oublié jusqu’à son prénom.


« A gueuler accoudé sur un banc, le teint glacé prêt à dégueuler. » [Psykick Lyrikah]